" Ma vie sans moi " d'Isabel Coixet

Ann 23 ans , est mariée à Don le père de ses deux filles de 4 et 6 ans , qui est aussi le « seul garçon qu’elle ait jamais embrassé ». La vie n’est pas évidente pour la petite famille , coincée dans une caravane au fond du jardin de Laurie la mère de Ann , et qui réussit tant bien que mal à vivre avec les revenus de la jeune femme qui fait du ménage la nuit à l’université. Un jour , elle s’évanouit. Mais au lieu du bébé qu’elle pensait attendre , se trouve une tumeur qui s’est propagé des ovaires au foie , et continue rapidement sa progression . Ann qui n’a plus que deux mois à vivre , décide de taire sa maladie et de préparer ses proches à ce qu’elle appelle « ma vie sans moi ». Elle commence donc à changer des éléments de sa vie , de leur vie : elle répète plusieurs fois par jour à ses filles qu’elle les aime , elle dit ce qu’elle pense (mais pas trop , pour ne pas froisser cette serveuse ridicule qui ne vit que pour ressembler à Cher) et trouve une nouvelle femme à Don , qui rendra ses filles heureuses. Mais Ann décide aussi de vivre quelque chose pour elle , quelque chose de nouveau qui va la transporter : elle rend Lee , rencontrée à la laverie automatique , amoureux d’elle et fait l’amour avec lui « pour savoir ce que ça fait ». On pense à Ken Loach , la grâce du personnage en plus , pour la situation sociale difficile dans laquelle Ann se trouve : un père en prison et une mère paumée , comme Liam le héros de Sweet sixteen (2001). Ma vie sans moi aurait en effet pu se dérouler à Liverpool , ou dans une de ces banlieues anglaises tristes et sales. Sarah Polley est bouleversante en jeune femme sortie trop tôt de l’enfance , victime d’une tragédie. Sa force , c’est son jeu si prenant et réaliste . L’actrice n’est d’ailleurs pas une débutante , elle est une enfant-star (Les Aventures du Baron de Munshausen , 1988) qui a réussi le cap du passage à l’âge adulte , en se construisant une carrière faite de rôles éclectiques. Elle a touché au monde de la science-fiction avec ExistenZ de Cronenberg (1999) , à la romance dans Guinevere (1999) mais encore et surtout , elle a participé à deux films d’Atom Egoyan : Exotica et De beaux lendemains , pour lequel les critiques de cinéma de Boston lui ont décerné un prix. Tout autour de Ann gravitent des personnages secondaires attachants et bien campés. Ainsi Mark Ruffalo qui interprète Lee, parvient il à nous communiquer la souffrance qui le déchire dans sa chair . Cet amoureux soumis n’est « que » l’amant de Ann , condamné à la voir repartir avec son mari lorsqu’elle va mal. De même Don , mari et père débordant d’amour pour sa famille , a t il trouvé en Scott Speedman un acteur aux dimensions idéales. Ma vie sans moi est le quatrième film de l’espagnole Isabel Coixet , diplômée d’histoire contemporaine , qui avait écrit et réalisé Cosas que nuna te dije en 1996. L’histoire ici n’est pas la sienne , mais l’adaptation d’une nouvelle de Nanci Icincaid : Pretending the bed is a raft. Prétendre que leur lit est un radeau , c’est ce que fait Ann à ses filles tous les soirs pour les endormir , donnant lieu à de vrais moments de vie émouvants ; comme lorsque Ann profite encore de la vie qui parcourt ses doigts pour toucher l’écorce d’une orange ou la texture du lait , ou sentie la pluie mouiller ses cheveux et coller son t-shirt à son dos. L’émotion est à son comble lors des différentes rencontres entre Ann et son médecin , à l’hôpital. Julian Richings est d’une grande crédibilité en praticien trop timide , qui préfère s’assoire à coté de ses patients pour ne jamais avoir à leur annoncer leur mort en face. Un indicible lien se crée entre le médecin et sa patiente , chacun aidant l’autre à avancer. C’est à lui que Ann choisit de confier les cassettes sur lesquelles elle a enregistré les messages d’anniversaire qu’elle adresse à ses filles , jusqu’à leurs dix-huit ans. De ce film qu’il produit , Pedro Almodovar a dit qu’il aurait souhaité le réalisé lui-même , si Coixet ne l’avait fait avant . Ma vie sans moi est la chronique d’une mort annoncée , une ballade intelligente à travers les sentiments humains , qui ne tombe jamais dans le pathos ou la facilité .
Lucie Mérijeau le 2004-02-20