" Pas sur la bouche " d'Alain Resnais

Pas sur la bouche . Drôle de titre pour un film qui ne l’est pas moins , adaptation de l’opérette Pas sur la bouche ! d’André Barde et Maurice Yvain datant de 1925. Quand on sait que le dernier film d’Alain Resnais a été mis en chantier dans l’urgence , en attendant des financements pour son projet Or … , on est susceptible de s’en étonner tellement cela nous semble imperceptible. Faute de pouvoir tourner son projet initial et pour s’épargner la collaboration avec un scénariste , Resnais choisit d’adapter une opérette , suivant les conseils de son producteur ; et grand bien lui en a pris. En effet on assiste à un véritable déploiement de prouesses , tant chez les acteurs , qu’au niveau techniques . Ces premiers sont les interprètes originaux des chansons du film , et Lambert Wilson étant le seul à vraiment savoir chanter , on découvre avec une joie non feinte le résultat , tout à fait plaisant à entendre et à voir. La bonne idée de Resnais est d’avoir inclus ces chansons comme dialogues à part entière , se mêlant parfaitement aux répliques parlées. Le réalisateur répare ici la « frustration » occasionnée par son film de 1996 On connaît la chanson , où seuls les refrains de chansons populaires nous étaient servis. Par ailleurs on saluera le travail concernant costumes et décors (le film se déroulant quasi-exclusivement dans l’hôtel particulier des Valandray , reconstitué en studios par Jacques Saulnier et son équipe.) Les deux nous plongent avec délectation dans une ambiance bourgeoise des années 20 , adorablement kitsch aujourd’hui ! Sur des thèmes a priori sérieux voire graves , tels que l’importance de la virginité féminine pour les hommes , les relations franco-américaines ou le statut des artistes d’avant-garde , Alain Resnais nous livre un film qui fait converger toutes ses pensées vers … le sexe , sans jamais tomber dans la grivoiserie ou l’humour scabreux. Gilberte Valandray (Sabine Azéma , actrice fétiche de Resnais qui nous le rend bien) est une grande bourgeoise mariée à un industriel coincé , Georges Valandray (Pierre Arditi). Elle n’a cependant jamais avoué à son époux son précédent mariage avec un américain , Eric Thompson (Lambert Wilson , exquis en dandy traumatisé par les fameux baisers « sur la bouche » , démontrant un pur talent pour jouer de ses différents accents anglais). Seule Arlette Poumaillac (Isabelle Nanty , à qui la comédie sied à souhait) , la sœur vieille fille de Gilberte , est au courant de cette première union. La-dite Gilberte est par ailleurs courtisée par le jeune Charley (Jalil Lespert) , artiste dont s’est éprise Huguette Verberie (Audrey Tautou) , et le moins jeune Faradel (Daniel Prévost , homme soumis ici , et à contre-emploi de ses rôles de cynique râleur) qui possède une garçonnière dans l’immeuble de Madame Foin (incroyable Darry Cowl , en concierge trop curieuse , car oui ! l’acteur interprète une dame !!). Contre toute attente , Thompson se retrouve du jour au lendemain client et invité de Valandray , au grand désespoir de Gilberte. De cette situation vaudevillesque surgiront donc quiproquos, jeux de dupes , élans libidineux voire mise en abyme (un spectacle mexicain avant-gardiste est donné chez les Valandray , où scène et gradins sont dressés.) , tout ceci subtilement dosé pour nous être toujours plaisant. Le divertissement se complète avec la caméra qui tient lieu de personnage curieux , se faufilant entre les badinages avec grâce , Resnais nous prodiguant une justesse dans le choix des plans , suffisamment larges pour que l’on admire les fabuleux décors , et plus intimes pour les moments d’amour-humour. Pas sur la bouche présente donc une histoire légère mais réfléchie sur des sujets toujours d’actualité , malgré les décennies qui nous séparent de ce jour de février 1925 où fut jouée l’opérette pour la première fois. Resnais a su créer une atmosphère idéale pour son film , que servent des acteurs formidables dont les rôles semblent taillés sur mesure et nous offre une magnifique comédie française .
Lucie Mérijeau le 2004-02-20