"elephant" de Gus van Sant

La logique commune aurait voulu l’éclosion de mauvais sentiments face à cette violence dure, amère. Mais Elephant ne s’inscrit justement pas dans cette norme-là. Il n’y a d’ailleurs ni norme, ni valeur, ni morale, ni même de jugement fondé sur ce que vous venez de subir, face à l’écran. On éprouve dès les premières images sombres cette réalité brute, explosive, comme jetée en pleine face. Et le film vous atteint, là. Dans l’esprit, dans le corps ; avec cette grâce contemplative propre aux chefs d’œuvre. Gus Van Sant a bien mérité sa Palme d’or 2003, en portant nos regards naïfs sur une subtile réflexion. Reprenant à souhait le fait divers de 1999, qui servit aussi de point d’appui à Mickaël Moore pour Bowling for Colombine, le réalisateur US nous plonge dans l’horreur d’une réalité. Avec beaucoup de recul et avec une distance nécessaire, on suit le parcours d’une dizaine de lycéens quelques heures avant le drame. Tous différents, tous attachants, tués froidement par deux étudiants néo-nazis (via le rituel du baiser sous la douche avant le combat) sans scrupules et sans raison. C’est un choc, une « beauté », une barbarie mais une œuvre. Comme un tableau traité par petites touches, que l’on dépose par-ci, par-là. Jusqu’à l’incompréhension la plus totale. Le cinéaste explore les victimes ; il nous apprend à les connaître, à les regarder vivre dans leur quotidien. Et sa mise en scène se veut pour cela habile, troublante. Construite de flash-back, de ralentis, de longs plan-séquence ; il épie un moment la vie de ces personnages dans leur évolution sensitive. Il les suit lentement, en faisant abstraction des mots ; les laisse avancer inexorablement vers leur destin. L’atmosphère d’Elephant est en cela envoûtante . Elle vous happe vers une confusion, une lucidité, une compassion. Toutes ces émotions qu’on ne peut définir. Si ce n’est que cette crudité singulière qui, étrangement, ne déclenche ni haine, ni dégoût, ni révolte. C’est cette justesse de l’image, cette beauté visuelle, qui finalement a servi de toile à ce travail de capture. Quelques embruns de musique classique, sur une lumière froide, blafarde et la pensée devient soudain trouble. On en ressort sonné. Un poignard à la gorge…
Dorothy Malherbe le 2002-02-20