" Thirteen " de Catherine Hardwicke

Thirteen ,un film « coup de poing ». La métaphore est presque trop facile , mais c’est ce qui résume le mieux le film de Catherine Hardwicke , dont la première scène nous présente deux adorables pré-ados secouées de fous-rires , dont l’unique jeu consiste donc à se donner des coups (« hit me !!! ») , toujours plus fort , en sniffant un spray toxique. Puis un long flash-back va nous expliquer pourquoi en 4 mois , l’ange blond Tracy est devenue le petit démon aux yeux cernés et aux cicatrices corporelles. Situation initiale : une famille américaine , composée de Mélanie , coiffeuse à domicile et ex-alcoolique , mère-grande sœur de Mason et Tracy , fillette sage qu’elle appelle « mon bébé » , qui porte des couettes et ne rapporte pas de notes en dessous de A. Mais un jour , le bébé se rebelle suite à des moqueries sur son look , jette ses peluches et ses chaussettes à fleurs , pour aller s’accrocher à la fille la plus cool et sexy du collège : Evie , dont elle devient la petite protégée après avoir volé un portefeuille en pleine rue. S’ensuit une très rapide descente aux enfers pour la blondinette , qui continue de voler mais à plus grande échelle , se fait piercer langue et nombril , se drogue , boit et s’encanaille avec des types plus âgés. Quand Mélanie se rend compte du drame , il est déjà trop tard. Catherine Hardwicke a d’abord été décoratrice en chef au cinéma , sur des films comme Mad City , Les rois du désert , Antitrust ou Vanilla sky. Son premier film comme réalisatrice , Thirteen semble auréolé de succès : prix de la mise en scène au festival du film indépendant de Sundance 2003 ; prix du jury au 29ème festival du cinéma américain de Deauville ou encore prix d’interprétation au festival international du film de Locarno 2003 pour Holly Hunter (Mélanie). Elle a par ailleurs co-écrit le film avec Nikki Reed , la fille de son ancien compagnon , âgée de 13 ans, et qui joue Evie l’une des deux protagonistes du film. Elles ont voulu traiter d’un phénomène de société actuel et inquiétant aux Etats-unis, où les lolitas de 13 ans (thirteen en anglais) ne se contentent plus d’être sexy , mais accèdent désormais à la drogue et au sexe. Pour parler de la vision qu’elle a de ce thème , Hardwicke a choisi de tourner un docu-fiction , caméra au poing , sans artifices notables , tellement réaliste qu’il nous glace le sang : les filles sont beaucoup plus terrifiantes dans leur dérive que ce qui a déjà été filmé , et qui concernait les garçons. La caméra est subtilement utilisée , s’affolant comme les neurones de Tracy doivent l’être lors de la scène de sa première défonce ; généralement de plus en plus désordonnée à mesure que le film avance , suggérant par un flou la détresse et l’errance dans lesquelles se trouve Tracy lors des moments-rituels où elle part se mutiler le poignet dans sa salle de bain . De même , la scène de sa première soirée avec son nouveau petit ami , qui donne lieu à sa découverte du sexe, a su éviter grâce à une ellipse temporelle l’excès déplaisant , via une caméra subjective (certes explicite) puis un fondu , nous laissant deviner ce qu’il n’était nullement nécessaire de montrer. Parmi les films sortis ces derniers temps , certains parlaient de la propagation du mal (Mystic River de Clint Eastwood) , de la folie adolescente (Elephant de Gus Van Sant). Pour sa part Thirteen en est un mélange . C’est la situation familiale dans laquelle Tracy se trouve , entre des parents divorcés , avec un père absent et fuyant , une mère dépassée par les évènements et dont le petit ami est un junkie (incroyable scène où Tracy le découvre prenant des drogues , chez elle , avec sa mère complice à ses côtés , le traumatisme engendré par cette vision douloureuse nous affectant au passage) ; son impression d’être has been et sa soif de popularité (légitime à l’adolescence) qui vont créer une faille dans laquelle le Mal va s’insinuer sournoisement. Le Mal , c’est Evie , coqueluche mystérieuse du bahut. En faisant de Tracy sa nouvelle meilleure amie, elle s’installe dans sa vie, dans son foyer où elle va vivre comme chez elle. Et d’invoquer sa mère morte et un viol pendant son enfance pour expliquer le besoin d’une nouvelle famille , réussissant à berner encore plus Mélanie, qui compatit , elle-même devenue orpheline de mère très jeune. La figure du Mal est donc une gamine , mais une gamine maligne qui use de ruses toujours plus grandes pour parvenir à ses fins. La faiblesse de Mélanie , sa trop grande générosité sont malmenées jusqu’aux dix dernières minutes du film. Là la mère paumée accomplit son premier vrai geste d’adulte : elle empoigne sa fille et lui assure qu’elles s’en sortiront , donnant lieu à la scène la plus dure mais également la plus belle du film. Dans un réalisme assourdissant de justesse, Mélanie lutte face à Tracy et parvient enfin à l’apaiser. Mention spéciale à Evan Rachel Wood qui joue Tracy, afin de saluer sa bouleversante prestation. Mélange d’Alicia Silverstone pour le joli minois et de Juliette Lewis pour l’intensité du regard et du jeu , elle fait preuve d’une extrême maturité pour une si jeune personne , face à ce sujet difficile. Holly Hunter , qui a produit le film afin de faire figurer son nom dans le générique des acteurs, est magnifique, naviguant entre difficultés personnelles et prise de conscience , avec une grande crédibilité. Nikki Reed apporte à son tour beaucoup au film , diablesse tentatrice qui retourne sa veste et trahit finalement Tracy sans scrupules. Cependant , malgré toutes les prouesses déployées , Thirteen commet quelques erreurs : par deux fois , une nouvelle facette du problème est effleurée mais ne sera pas développée au delà d’un stade fugace. Le problème de Tracy avec la nourriture est évoqué de façon grave , lors d’une violente scène de dispute avec Mél , mais n’est jamais véritablement creusé. De même cette phrase d’Evie : « 10 verres d’eau glacée par jour brûlent 300 calories » passe comme inaperçue et n’aboutit à rien de plus. Aurait mérité également une explication plus aboutie le moment où Mélanie vient souhaiter une bonne nuit aux filles , et qu’Evie lui dit « je t’aime » en l’embrassant , acte qu’elle réitère auprès de Tracy par deux fois. En quelques mots , voilà un film poignant ,qui va réveiller les consciences sur un sujet effroyablement réaliste. Une approche technique à souligner , car peu usuelle mais réussie. On pense au premier long-métrage de Sofia Coppola , le sublime Virgin Suicides , bien que les sœurs Lisbon soient moins amères et le film plus tempéré . Mais les couleurs pastels rappellent celles de la fin de Thirteen , et l’atmosphère du mal-être adolescent est tout aussi captivante.
Lucie Mérijeau le 2004-02-20